Le fait que je suis un délinquant international est de notoriété publique. Tout le monde sait ça depuis que je me suis fait arrêter deux fois par la police néo-zélandaise pour excès de vitesse et
non port de casque en vélo. J’avais à l’époque demandé la grâce présidentielle pour mes délits, que m’avait gentiment refusé le président Chirac, trop occupé avec les siens. Du reste il a bien
fait car j’ai récidivé, pas plus tard que le mois d’Octobre dernier, au Canada.
Les « faits », pour employer un vocabulaire judiciaire, se sont produits le 13 Octobre 2007 vers 15h pour être précis, dans des circonstances particulières,
puisque c’était le week-end de Homecoming. Pour ceux qui ne savent pas ce qu’est Homecoming, se référer aux articles précédents, mais en gros c’est un week-end de débauche où
les anciens de l’université reviennent pour mettre une cuite aux petits jeunes étudiants. Festif donc, très festif.
Alors voilà, j’étais avec Erika –jusque là tout va bien- on sortait d’une maison pour aller voir le match de football américain. Erreur fatale, on sortait de cette maison AVEC UNE BIERE A
LA MAIN. Ca ne pardonne pas ça. En moins de deux secondes une voiture de police est montée à nos côtés, et on s’est fait arrêté. Eh oui, se balader avec une boisson alcoolisée ouverte sur la voie
publique est une infraction à la loi provinciale d’Ontario. Evidemment, je ne savais rien de tout ça. Erika, canadienne de nationalité était naturellement au courant, elle a donc très
intelligemment donné un faux nom. Moi, un peu plus mou du cerveau, j’ai tendu ma carte d’identité à l’agent de police, deuxième erreur. Etant un peu alcoolisé sur le moment je n’avais pas tout
compris à ce qui se passait jusqu’à ce qu’on m’explique et que je reçoive dans une enveloppe jaune moutarde la sus-dite infraction et l’amende qui va avec, 125 dollars. Ca fait cher la bière..
Plusieurs options s’offraient à moi. Option 1, ignorer les lettres, faire comme si ce n’était pas moi. Bon, j’ai testé cette option en Nouvelle-Zélande, mais c’est gravement sous estimé la
ténacité des gouvernements étrangers quand il s’agit de récupérer votre argent. J’ai payé mes contraventions de NZ quand ils ont commencé à envoyer des lettres chez moi en France. Donc on oublie
l’option 1. Option 2, je pourrais payer l’amende tout de suite. Pas question je lâche rien, je tente l’option 3. Option 3, je conteste l’amende en allant au tribunal. Apparemment c’est un moyen
très populaire d’obtenir une réduction de peine ou encore mieux, une annulation de la sanction. Va pour Option 3.
C’est donc comme ça que je me retrouve, en ce matin du mercredi 26 Mars 2008 au tribunal des infractions provinciales de Kingston, à 9h. J’arrive à ma salle d’audience, un homme m’approche.
« C’est vous Mathieu Bailly ? » Ben dis donc, comment ça se fait que les gens me connaisse ici, il y a pas écrit Francis Haulme !! C’est le procureur. Il me demande si je vais
plaider coupable ou non coupable. J’avais entendu qu’il était possible de plaider non coupable -genre c’est pas moi j’étais pas à Kingston ce jour là. Tout se passe bien si l’agent qui vous a
arrêté ne se présente pas à l’audience, vous serez acquitté. Par contre, si l’agent de police est là et que vous remettez les faits en cause, ça va être beaucoup plus compliqué pour vous. Vu le
nombre d’officiers de police qui traînent ici, je choisi de garder ma stratégie de défense initiale, je vais plaider coupable. Le procureur a l’air content, il me demande d’entrer dans la salle
d’audience. Exactement comme à la télé. Première surprise, l’officier qui m’a arrêté est assis juste derrière moi. Le juge entre, tout le monde se lève. Le greffier entame : « Votre
Honneur, voilà le programme de ce matin,.. » tout en anglais évidemment. Il y a une dizaine d’affaires qui doivent être réglées, excès de vitesse,.. les choses sont vite expédiées. Puis
vient mon tour. La greffière : « Mathieu Bailly à la barre s’il vous plait ». Déjà ça fait bien plaisir qu’ils m’appellent en français. J’essaie un timide « Bonjour votre
Honneur. » « Bonjour. » La greffière énonce : « vous êtes accusé de bla bla bla en violation de la loi provinciale numéro machin sur les boissons alcolisées bla
bla bla». J’hurle à genoux : « NOOOOOOOOOOOON PAS LA CHAISE ELECTRIQUE ! PAS CAAAAAAAAA ! » Je déconne. Le juge : « Mathieu Bailly, on écoute ce que vous
avez à dire pour votre défense. » OK, ma carrière d’avocat va donc commencer -et se terminer aussi j’espère- ici.
Je raconte que je suis arrivé au Canada en Septembre, que les faits se sont déroulés en Octobre, dans les circonstances particulières du week-end de Homecoming, et que même si nul n’est
sensé ignoré la loi, j’avais ce jour de bonnes raisons pour ne pas la connaître. Je m’arrête là. Le juge me regarde, vêtu de sa magnifique robe noire et verte. Verdict : « Sursis
de l’offense, cas suivant s’il vous plaît » Hein ?! Keskidi ?? Ca veut dire quoi ça ?? C’est pas français ça ! Alors je paye ou pas ??
Je quitte la salle d’audience sans avoir compris le verdict du juge, c’est quand même fort. Evidemment « sursis de l’offense » signifie que mon amende est annulée. Victoire, ce n’est
pas encore aujourd’hui que j’irai en tôle pour une cannette de bière ouverte dans la rue. Le Canada est un beau pays.
Pour l’anecdote, je me suis encore fait arrêté récemment pour la même chose, je vous jure. Même histoire, sauf que c’était la nuit. Mais là j’ai été moins stupide que la première fois.
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